Dialogue with Bloody Mary & Doctor Who

LE TEMPS RETROUVÉ

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Sixième épisode : Voyage avec le 10e Docteur

La scène se déroule la nuit à Kensington Gardens aux heures de fermeture. Le fantôme de Mary Stuart fait les cent pas autour de la statue de Peter Pan, impatiente, attendant quelques chose ou plutôt quelqu’un. Les cloches de Big Ben sonnent l’heure mais ce n’est pas la seule chose que Bloody Mary entend. Un bruit étrange et de plus en plus intense, comme venu de très, très loin, retentit suivi de l’apparition d’une drôle de boite bleue d’où sort en trombe un drôle de personnage. Il est vêtu avec élégance d’un costume cravate et d’un long manteau et il porte des lunettes rectangulaires. Pas de doute, c’est le Docteur et il est en retard.

LE DOCTEUR, enthousiaste : Brillant ! Brillant ! Ce n’est pas tous les jours que le TARDIS reçoit un message d’aide du fantôme de l’ennemie jurée de Liz.

MARY STUART : Tu n’as pas changé, tu es toujours en retard et toujours aussi fou.

Il éclate de rire.

LE DOCTEUR : Et toi, visiblement, toujours aussi susceptible lorsqu’on parle d’Elizabeth. (Pause.) Ou jalouse. C’est comme ça qu’on accueille un vieil ami ?

MARY : J’avais presque oublié, tu as fini par l’épouser. Quelle hypocrite de se faire appeler « vierge » après ça.

LE DOCTEUR : C’est sensé être un secret…

MARY : Tellement secret qu’un tableau des deux époux trône à la National Gallery.

LE DOCTEUR : Eh bien, ne va pas le crier sur tous les toits. Ce n’est déjà pas facile de cacher que la famille royale est en réalité une meute de loups-garous.

MARY : Voilà ce qui arrive quand la Reine légitime est décapitée. On épouse un extraterrestre et on devient un monstre sanguinaire.

LE DOCTEUR : Ou un fantôme aigri, au choix. Faisons la paix, veux-tu ?

MARY : C’est toi qui a commencé ! Mais tu as raison, je ne suis pas ici pour me chamailler avec toi à propos de Liz.

LE DOCTEUR : Pourquoi ne pas monter dans le TARDIS plutôt ? On pourrait lui faire une petite visite de courtoisie !

MARY : Je n’ai pas besoin de ta machine pour retourner au XVIe siècle botter les fesses d’Elizabeth. Les fantômes peuvent traverser autant l’espace que le temps, je croyais qu’un Seigneur du Temps savait ça.

LE DOCTEUR : Ça ne m’étonne pas. Le temps est plus complexe qu’on ne le pense. La plupart des gens y voit comme une ligne droite alors que ça ressemble plus à une pelote de laine, un méli-mélo temporel. Rien d’étonnant que des fantômes s’y entremêlent.

MARY : A te croire, je serai une sorte d’araignée qui n’arrive pas à s’échapper de sa propre toile. (Silence. Mary observe la statue de Peter Pan, pensive.) Toi et moi, nous sommes comme Peter Pan en quelque sorte.

LE DOCTEUR, étonné : Je vole aussi mais je pensais être moins immature que lui. J’ai toujours rêvé de jouer de la flûte.

MARY : On a peur de mourir, voilà tout. Que je sois déjà morte ou que tu te régénères ne change rien au problème.

LE DOCTEUR : Peut-être. Moi qui croyais que je me régénérerai seulement pour devenir un jour roux…

MARY : D’ailleurs, ça m’intrigue que tu ne sois pas venu avec une de tes énièmes compagnes qui te font oublier ta peur. Je m’étonne même que tu ne m’aies pas encore proposée de devenir une d’elles !

LE DOCTEUR, assombri : J’ai décidé de ne plus avoir de compagnes jusqu’à nouvel ordre. Trop de scènes d’adieux, trop de cœurs brisés, le mien inclus.

MARY : Tu les séduis toutes, une par une et tu t’étonnes du résultat ?

Le Docteur se dirige vers le TARDIS, s’apprêtant à s’en aller. Mary le suit.

LE DOCTEUR : Au revoir ! J’avais oublié que les fantômes étaient de très mauvais compagnons, même pour une nuit. J’étais presque curieux de répondre à ton appel mais je commence à regretter d’avoir perdu mon temps.

MARY : Un comble pour un Seigneur du Temps.

Le Docteur se retourne et éclate de rire.

LE DOCTEUR : Là, je te retrouve !

MARY : J’ai changé d’avis, je serai curieuse de monter dans ton TARDIS.

LE DOCTEUR : Par ou à travers la porte ?

MARY : On va voir si ton bouclier s’applique aux fantômes !

Mary essaye de traverser la porte sans succès.

LE DOCTEUR, fier : « Sexy » s’adapte à tout ! Personne ne peut duper le TARDIS, même un fantôme.

MARY, riant : Sexy ? Tu es plus fou que je ne le pensais.

LE DOCTEUR : Un homme fou dans une boite, ça me convient.

Mary et le Docteur entrent dans le TARDIS. Le Docteur aide galamment Bloody Mary à descendre les escaliers qui mènent à la salle de contrôle.

MARY : Tous ces boutons servent vraiment à quelque chose ?

LE DOCTEUR : Les fantômes m’étonneront toujours. Tout le monde s’exclame sur les dimensions paradoxales du TARDIS et toi, ça t’échappe.

MARY : Les fantômes sont eux mêmes des paradoxes. Plus rien ne nous étonne, très cher, désolée.

LE DOCTEUR : C’est le TARDIS que tu vexes, pas moi. Elle est très fière de ses mensurations. Peut-être que tu seras plus impressionnée par la piscine ou la bibliothèque !

MARY : J’en doute.

LE DOCTEUR : J’abandonne. (Pause.) Je te dépose quelque part ?

MARY : Je te dois bien ça. Mais ne rêve pas, je ne sais jamais où je dois aller.

LE DOCTEUR : Coordonnées au hasard alors. J’adore cette fonction du TARDIS ! L’aventure dans l’inconnu, il n’y a que ça de vrai. J’espère bien cette fois te surprendre. ALLONS-Y !

Le Docteur actionna les commandes de démarrage et les deux voyageurs sourirent en entendant le bruit si caractéristique du TARDIS. A l’écoute, les deux spirites sourirent elles aussi de l’entendre, enthousiasmées d’avoir rencontré par procuration le Docteur. Le fantôme de Mary Stuart avait eu besoin de cette pause dans sa quête pour aller de l’avant. Ce voyage au hasard donnerait à coup surs des résultats surprenants !

Retrouvez le prochain épisode vendredi prochain, le 29 août. Vous pouvez (re)lire les derniers épisodes avec Mercredi Addams, Oscar Wilde, Emily Brontë, Marie-Antoinette & Edgar Allan Poe ! Le podcast de l’épisode 5 sera disponible très prochainement. 

 

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Dialogue with Bloody Mary & Edgar Allan Poe

HISTOIRE EXTRAORDINAIRE

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Cinquième Épisode : La Consolation d’Edgar Allan Poe

La scène se déroule à la nuit tombée dans un cimetière de campagne en plein hiver. La neige tombe si fortement qu’un brouillard digne d’une nuit londonienne recouvre les lieux. Un homme échevelé et débraillé est assis au pas de la porte d’un caveau familial, une bouteille de brandy à la main. C’est dans cet état lamentable que Bloody Mary s’apprête à le trouver, regrettant presque d’avoir franchi l’Atlantique et choisi un tel personnage pour l’aider dans sa quête…

L’homme chante fébrilement au début de façon indistincte, puis de plus en plus fort sans se soucier de réveiller les morts.

« … I lie down by the side
Of my darling—my darling—my life and my bride… »

MARY, se mettant à chanter en chœur :

In the sepulchre there by the sea

In her tomb by the sounding sea.

Quelle merveilleuse façon de m’accueillir, Mr Poe.

Edgar Allan Poe se relève péniblement, pris de surprise.

EDGAR A. POE : Est-ce vous, Virginia ma chérie ? J’ai donc réussi à vous invoquer ou alors, c’est encore la boisson qui me fait délirer… (Il jette dans la neige sa bouteille de dépit qui se fracasse sur le coup.) Satané vice !

MARY STUART : Je suis marri de vous décevoir, il y a erreur sur le fantôme.

EDGAR : Allez vous en donc, j’attends ma femme d’une minute à l’autre. Ouste !

MARY : Vous êtes le premier Américain que je rencontre alors vous me ferez le plaisir d’être au moins poli.

Edgar se met à rire d’une manière furieuse comme un fou sorti de son asile. Il titube pour rejoindre Mary Stuart de plus près.

EDGAR : Ah ! Ah ! Vous feriez mieux de retourner sur le Continent, Madame Fantôme. Un vrai Américain préférerait abolir l’esclavage plutôt que de faire entrer la politesse dans la Constitution.

Silence. Il observe Mary attentivement, comme pour deviner son identité.

Suis-je mort ? Êtes-vous Azraël ? Allez-vous me conduire à ma femme ?

MARY, riant : Vous êtes bien crédules en Amérique. (Avec sérieux.) Vous parlez à Mary Stuart d’Écosse et j’ai traversé un océan pour venir vous voir.

Mary Stuart lui présente sa main qu’Edgar sert au lieu du traditionnel baiser. Si Mary est surprise, elle ne laisse rien voir.

EDGAR, hébété : Extraordinaire ! Extraordinaire ! (Il regarde le cadavre de bouteille par terre.) J’ai presque honte de rencontrer le fantôme d’une reine sanguinaire dans ce chaos. Je vous aurai bien offert un verre de brandy mais les deux vont me manquer…

MARY : Sottises. On dit que vous vivez plus simplement en Amérique, je m’y accommoderai.

EDGAR : Pourquoi être venue de si loin pour me rencontrer ? Je ne suis qu’un écrivain alcoolique et en deuil qui n’arrive plus à écrire.

MARY, gênée : Je suis partie un peu sur un coup de tête ce qui est cocasse pour une décapitée.

EDGAR : Vous êtes déçue et triste. Nous voilà deux. Je n’ai plus le goût de rien depuis que ma Ligeia a été emportée. Nous vivions dans un charmant cottage non loin d’ici…

MARY : Je l’ai vu, je croyais vous y retrouver. Mais les écrivains ont de drôles de lubies nocturnes surtout quand la peine les guident.

Edgar se met à pleurer.

EDGAR : Ce n’est pas la peine qui m’amène chaque nuit ici, c’est la honte. J’avais abandonné la boisson pour ma pauvre Virginia. Elle n’aimait pas me voir diminué et pourtant, je bafoue sa mémoire en venant me saouler à ses cotés comme un vulgaire vaurien.

Mary le gifle.

EDGAR, tombant sur le sol : Votre main est plus froide que la neige. Ma femme doit avoir si froid là où elle repose.

MARY, en colère : Arrêtez de geindre, Mr Poe. (Elle l’aide à se relever.) Vous n’êtes pas le héros romantique d’une de vos histoires extraordinaires. La mort est ce qu’il y a de plus ordinaire. Ressaisissez-vous !

EDGAR : Mourir à vingt-quatre ans n’a rien d’ordinaire, sauf votre respect, votre Majesté. J’ai mes propres fantômes, les souvenirs heureux avec ma femme. Savez-vous que j’ai refusé de la veiller ? Je ne voulais me souvenir d’elle vivante. Pas comme ça.

MARY : Pourtant, vous la veillez ce soir.

EDGAR : C’est elle qui veille sur moi ce soir. Elle a promis d’être mon ange gardien. Mais pourquoi rester invisible à mes yeux ?

MARY : Parce que votre femme n’a rien d’un fantôme.

EDGAR : Pourtant, elle est morte si jeune, sa vie doit bien être inachevée.

MARY, riant : Voyons, ça n’a rien de systématique, Edgar. La vie de Virginia a été pleinement vécue et vous y êtes pour quelque chose.

EDGAR : Pourquoi êtes-vous devenue un fantôme, Mary ?

MARY : Je ne sais pas et c’est bien la raison de ma venue. Je sillonne le monde pour rencontrer enfin la personne qui connaîtra assez la vie et la mort pour m’aider à trouver la paix.

EDGAR : J’ai écrit sur des jeunes femmes mortes et des crimes cruels mais regardez ce que l’expérience de la mort a fait de moi ! Une pauvre loque. Je ne suis pas celui que vous cherchez.

Ils marchent jusqu’aux portes du cimetière en silence.

MARY : J’ai échoué donc.

EDGAR : Vous vous trouvez. Vous avez réussi à consoler un homme en deuil. Je vais rentrer au cottage et écrire.

MARY : Ça valait alors de traverser un océan.

Par delà les mers, les deux spirites reçurent ce nouvel enregistrement. L’expérience n’était pas encore concluante mais les pérégrinations de Bloody Mary n’avaient pas fini d’être instructives. Seule Mary Stuart savait où la mènera sa prochaine rencontre extraordinaire…

Retrouvez le prochain épisode la semaine prochaine, le vendredi 22 août ! Vous pouvez (re)lire les derniers épisodes avec Mercredi Addams, Oscar Wilde, Emily Brontë & Marie-Antoinette ! Le podcast de l’épisode 5 sera disponible très prochainement. 

Dialogue with Bloody Mary & Marie-Antoinette

LES FANTÔMES DU TRIANON

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Quatrième épisode : Déjeuner sur l’herbe avec Marie-Antoinette

La scène se déroule aux jardins du Petit Trianon, une après-midi d’automne orageuse au début du vingtième siècle. Le lieu est isolé mais pas sans vie. Sur la pelouse, une jeune femme vêtue en toute simplicité d’une robe blanche surmontée d’un chapeau de paille peint tranquillement. Mais plus pour très longtemps. L’atmosphère est électrique, communément propice à l’apparition de fantômes. La peintre est trop absorbée pour lever les yeux au-dessus de sa toile et voir approcher Mary Stuart, venue de loin pour lui parler.

« Je savais bien que je te trouverai ici, Toinette. »

MARIE-ANTOINETTE, sursautant : Ciel, Mary, tu m’as fait peur ! Si je n’étais pas déjà morte, je craindrais pour ma vie…

MARY STUART, riant : Tu as toujours eu le cœur fragile, ma chère. Voilà un baiser pour me faire pardonner. (Elle s’assoie près d’elle et l’embrasse.) Mais je suis rassurée, ces derniers temps, plus personne ne sursaute à mon approche comme si j’étais une vulgaire humaine.

TOINETTE : Tu vas finir par avoir des ennuis à force de côtoyer les vivants. Tu connais comme moi la règle numéro un du code des fantômes : « Restez entre vous. Les vivants…

MARY, d’un ton las : … et les morts ne font pas bon ménage. » Je sais, Toinette, je sais mais je ne peux m’empêcher de leur parler. Si nous pouvons traverser autant les portes de la matière que celles du temps, c’est bien pour une raison.

TOINETTE : Tu ne sais pas t’amuser seule, voilà ton problème. Si comme moi, tu trouvais une activité pour divertir tes jours en acceptant ta condition, tu verrais que les vivants te paraîtraient bien moins d’intérêt.

MARY, révoltée : Ah, très peu pour moi ! J’ai passé l’âge de me contenter des ouvrages de dame bien née et, d’ailleurs, je les honnissais déjà dans la fleur de la vie. (Regardant le tableau de la Reine de France) Et pour être honnête, ma chère, la peinture ne te réussit pas.

TOINETTE, feignant d’être choquée : Oh, ce que tu peux être vilaine parfois ! Je débute et si je n’étais pas dérangée dans mon exécution par des intrus, peut-être que mes paysages seraient plus réalistes.

MARY : Comme ces deux Anglaises qui ont cru te voir peindre il y a quelques années… « Une aventure » selon elle, un tissu d’âneries si j’en crois mon intuition.

TOINETTE, peinée : Ne m’en parle pas. Quelle indélicatesse d’avoir cru que l’homme vérolé qu’elles avaient cru voir étaient ce cher comte de Vaudreuil, lui un homme si vertueux ! Je me suis retrouvée coincée là au milieu de petite fête entre dandys organisée par le Comte Robert de Montesquiou, voilà le plus fâcheux.

MARY : Ah, les dandys sont formidables. Oscar Wilde a bien failli me battre aux échecs il y a deux semaines.

TOINETTE : Bien sûr, ils sont assez extravagants pour te plaire mais ce fut un énième scandale dont je me serai bien passée…

MARY, riant sous cape : Pire que l’affaire du collier ?

TOINETTE : Je ne m’abaisserai pas à répondre à cette question. Tu me taquines toujours sur cette manigance lamentable à cause de cette effrontée de Madame de « la Moche » comme je me plaisais de l’appeler.

MARY, riant aux éclats : Quel dommage qu’elle soit morte avant toi, tu aurais pu joyeusement la hanter…

TOINETTE : Nenni. Règle numéro deux du code des fantômes : « La vengeance…

MARY, mécaniquement : … n’est pas la solution à votre condition. » Je sais. Mais ça fait tellement de bien ! Toi aussi, tu savais t’amuser de ton vivant, je ne comprends pas que tu sois maintenant la prêtresse du code des fantômes.

TOINETTE : La guillotine m’a refroidi, pas comme certaines !

MARY, piquée au vif : Toi qui connaît si bien le code des fantômes, que dit ce dernier pour nous libérer de notre état ?

Un ange passe. Marie-Antoinette semble gênée de répondre et la fine bruine qui commence à tomber lui offre une diversion idéale.

TOINETTE : Allons nous abriter dans la grotte, veux-tu ? Je ne voudrais pas que mon tableau soit gâter par la pluie.

MARY : Au contraire, le flou artistique impressionniste est à la mode, ma chère.

Les deux fantômes, bras dessus, bras dessous, se lèvent et courent sous la pluie qui a commencé à devenir plus forte pour rejoindre la grotte du Trianon. Elles s’assoient sur le petit banc naturel formé par la roche.

MARY : Heureusement que je ne suis pas claustrophobe en plus d’être morte.

TOINETTE : Tu es la plus forte de nous deux. Parfois, je viens ici pour réfléchir mais surtout pour me cacher des visiteurs trop curieux, amoureux du surnaturel.

MARY : Au moins, tu es aimée, voire adorée depuis ton martyr.

TOINETTE, émue : Oh, ils sont si mignons de venir déposer des fleurs dans les jardins du Trianon à chacun de mes anniversaires. J’ai même vu de curieux personnages avec de drôles d’objets, des cinématographes qu’on les appelle, qui sont venues capturer sur le vif ces lieux pour raconter mes plus beaux moments.

MARY : Tu ne crois pas si bien dire, dans un siècle encore, leurs descendants viendront filmer Versailles pour raconter ta vie. Ou plutôt la fabuler et ça fera beaucoup de bruit !

TOINETTE, lassée  Des scandales, toujours des scandales. Je suis fatiguée de faire parler de moi. Je comprends parfois ta quête pour être libérée de tout ça. Le monde des vivants n’est pas fait pour nous.

MARY : A moins d’un rapport hostile, certains esprits frappeurs aiment particulièrement nous le rappeler…

TOINETTE : Tu parles du cavalier sans tête, je suppose ? J’ai entendu toutes sortes d’histoires sur lui, tu penses bien.

MARY : De lui et d’autres dans son genre. Tu apprécies grandement d’être un fantôme, je me trompe ?

TOINETTE : Je ne m’amuse jamais autant que depuis que j’en suis devenue un. Ceci dit, je pense que je ne m’amuse pas encore assez, Mary. Je réfléchis à un nouveau passe-temps qui n’impliquerait pas nécessairement la peinture. Toi, en revanche, tu es sur la bonne voie : tu as l’air de sortir de ton éternelle mélancolie, et c’est depuis peu de temps. (un silence) Sais-tu quel âge tu as, Mary ?

MARY : Que veux-tu dire, Toinette ?

TOINETTE : Les voyages dans le temps rendent leur décès assez difficile à dater pour certains spectres.

MARY : Je sais très exactement quel âge j’ai, grande prêtresse du code des fantômes.

TOINETTE : Définitivement sortie de dépression, dirait-on. Tu m’en vois ravie ! Où vas-tu aller quand nous nous serons séparées ?

MARY : Outre-Atlantique, probablement. Je n’ai jamais visité l’Amérique.

TOINETTE : Tu salueras ce cher cavalier décapité de ma part, si tu le croises. Dis-lui que la reine de France martyre lui lance une invitation. De ce que j’en sais, il n’a jamais quitté Sleepy Hollow, ce sont les autres qui viennent à lui. Ma foi, s’il s’y plaît ! C’est pourtant l’un des rares d’entre nous à avoir un cheval fantôme, ce qui devrait faciliter… (Mary éclate de rire.) Soit, je ne continue pas.

MARY : Je le saluerai pour toi si je le croise, Toinette, c’est promis. Je compte partir à minuit : nous nous séparerons d’une façon théâtrale comme tu les aimes, et d’ici là nous pourrons évoquer tous les fantômes de décapités que tu voudras. Je pense qu’on devrait imprimer ce penchant de la défunte Mary-Antoinette dans les livres d’Histoire. « Après sa mort, la reine de France eut quelques flirts – ou étaient-ce des liaisons ? – avec… »

TOINETTE, exagérément outragée : Je ne te permets pas !

Nos deux spectres royaux s’éloignent en riant sous le ciel d’orage. Enfin une vision optimiste ? Le prochain invité sera nettement plus mélancolique, prédisent avec raison nos deux spirites. Bientôt, Mary Stuart voyagera vers les terres d’Amérique. Dieu sait qui elle y rencontrera – décapité ou non.

Qu’ est que l’Amérique réservera à Bloody Mary ? Rendez vous vendredi prochain le 15 août pour le découvrir à la lecture du 5e épisode ! Retrouvez bientôt le podcast de ce 4e épisode !

Dialogue with Bloody Mary & Emily Brontë

LE CORBEAU ET LE FANTÔME

Emily Brontë

Troisième épisode : Promenons-nous dans les landes avec Emily Brontë

La scène se passe sur les landes du Yorkshire agitée par le vent. Aucune ombre d’une tempête ne se profile à l’horizon. Pour une fois… Le fantôme de Mary Stuart semble flotter dans les vagues des hautes herbes. Une silhouette frêle apparaît dans son champ de vision et se précise. C’est une jeune femme vêtue de gris, enveloppée dans un châle de laine grossière.

EMILY BRONTE : Ah, Votre Majesté, vous êtes exactement à l’heure ! J’ai failli être en retard. Les gardes de Verdopolis m’ont prévenue de votre arrivée.

MARY STUART : Le jour où quelqu’un hurlera devant moi, je me souviendrait peut-être qu’il est normal d’avoir peur des fantômes.

EMILY : Il me semble que vous êtes un peu trop jolie pour cela. (Elle la dévisage.) Vous pouvez inspirer de la compassion, mais certainement pas de la terreur, ma Reine.

MARY : Allez dire cela aux gardes du château de la reine Elizabeth. Comment avez-vous su que je viendrais vous voir ?

EMILY : En tant qu’administratrice des royaumes de Glass Town et d’Angria, je suis toujours avertie lorsqu’un étranger pénètre sur mes terres.

MARY : Je ne suis pas sûre de vous comprendre. Nous sommes bien à Haworth, en Angleterre ?

EMILY, riant : En apparence. Mon père et le reste de l’univers pensent que le monde littéraire que nous avons créé avec mes sœurs et mon frère se limite aux pages que nous noircissons depuis des années. Mais ce monde a pris vie. Appelez cela la force de l’imagination, ou ce que vous voudrez. Les mondes que nous décrivons sont réels, tout au moins pour nous. Je ne suis pas surprise de votre arrivée parce que les gardes de Verdopolis, la capitale de notre monde, m’ont prévenue de votre arrivée. J’étais en train d’écrire un de leur dialogues et ils ont dit que Mary Stuart allait parvenir à l’entrée du royaume.

MARY, un brin déconcertée mais d’une dignité royale : Fort bien. Quel titre dois-je donc vous donner ?…

EMILY : Celui que vous comptiez me donner en arrivant ici : appelez-moi Emily. Vous avez de la chance, c’est le premier jour de beau temps que nous avons depuis deux semaines.

Disons plus simplement qu’il ne pleut pas – ce qui n’empêche pas le ciel d’être trop gris. Emily fait signe à Bloody Mary de la suivre et toutes deux commencent leur promenade.

EMILY : J’ai vu beaucoup de fantômes ici, mais c’est la première fois qu’une reine me rend visite. Il y a bien eu un prince, une fois…

MARY : Un prince ?

EMILY : C’est du moins ce qu’il m’a raconté. En réalité, il a passé la nuit entière à me raconter son existence en me regardant prendre des notes, ce qui n’était pas pour lui déplaire, je crois. C’était une histoire de vengeance qui pourrait bien me servir un jour. (Elle sourit, amusée.) Vous ne m’avez pas dit pourquoi vous êtes venue !

MARY : Un de vos confrères m’a conseillé d’aller vers le Nord, où je pourrais trouver des réponses intéressantes à mes questions.

EMILY : Un écrivain, donc. Le connaîtrais-je ?

MARY : J’en doute. Il est né bien après vous, Emily.

EMILY : Je suis ravie qu’il ait entendu parler de moi. Quelles sont vos questions, Votre Majesté ?

MARY : Existe-t-il un moyen pour un fantôme de disparaître ?

EMILY : Plusieurs, en vérité. Je ne crains pas de vous les révéler, parce qu’aucun ne peut s’appliquer à vous.

Le fantôme de la reine d’Écosse adopte un air horrifié. Emily Brontë la regarde avec une grande douceur et, l’espace d’un instant, semble tout aussi royale qu’elle.

EMILY : Il y a, bien sûr, le premier et le plus élémentaire : accomplir une vengeance. La mission du fantôme est pour ainsi dire terminée et il peut définitivement quitter notre monde. Or, vous n’avez jamais cherché à le faire et tous ceux sur qui vous auriez pu exercer une châtiment sont…

MARY : Passé de vie à trépas. Sans rejaillir de leur tombe, apparemment.

EMILY : Ce qui laisse deux autres options : il peut vous rester une tâche à accomplir sur Terre. Ou il vous reste à accepter votre condition.

Mary secoue la tête d’un air mélancolique.

MARY : Comment le pourrais-je ? Être condamnée à ce simulacre d’existence ne…

EMILY : Oh, vous ne réalisez pas la chance que vous avez ! Être libre de vagabonder à travers le monde et les époques. Il me reste peu de temps à vivre, et j’accepterai mon sort sans protester. Mais vous, profitez du monde qui s’offre à vous et embrassez-le. Je ne sais pas à quoi vous mènera votre quête, mais vous ne tromperez personne en prétendant que ce voyage vous déplaît.

Un corbeau croasse près d’elles, perché sur un arbre solitaire perdu au cœur des landes. Les deux jeunes femmes s’arrêtent, intriguées par le comportement de l’oiseau.

EMILY : Voilà ce que vous êtes, un messager de l’au-delà comme ce corbeau.

MARY : Je suis donc un oiseau de malheur. Charmant.

L’écho du rire clair d’Emily gagne toute la lande comme si les lieux lui répondaient.

EMILY : Que vous êtes drôles, vous les fantômes ! Vivement que je devienne comme vous.

MARY, étonnée : Qu’est-ce qui vous fait croire cela, Emily ?

EMILY : Je mourrai jeune, peut-être dans les jours qui viennent et dans l’anonymat le plus complet. Mon seul amour est mort, lui aussi et je ne suis pas fière de ce qu’il fût. Aimer d’une passion interdite son propre frère n’est pas très glorieux…

MARY, compatissante : Et pourtant, la faute est excusable, sans mériter d’errer entre deux mondes comme une âme désespérée.

EMILY : C’est l’enfant romantique en moi qui rêve de fantômes. Je ne sais même plus différencier la réalité de la rêverie. Comment aurais-je pu rencontrer le fantôme de Votre Majesté si je n’étais pas déjà perdue dans un autre monde ?

MARY : Je vois que je vous ai davantage tourmenté que diverti, j’en suis désolée…

EMILY, l’interrompant : Nonsense. Je suis là pour vous aider et je vous aiderai. Si je dois mourir bientôt, ma vie aura au moins été au service d’une reine. Réfléchissons. Un silence. Si les vivants que vous rencontrez sont sans réponse pour vous, c’est un être comme vous en errance qu’il vous faut.

MARY : Une rencontre entre fantômes. Voilà une idée gothique à souhait.

EMILY : Avec une Reine fantôme de préférence !

MARY : Je sais exactement qui sera ma victime…

Deux fantômes pour le prix d’un, voilà ce qui enchantait déjà les deux spirites à l’écoute de ce nouvel enregistrement même si le vent hurlait dans leurs oreilles. Les aléas de l’espionnage des âmes romantiques sur les hauteurs des landes…

Le prochain épisode sera publié vendredi 8 août. Vous pouvez relire le premier épisode (avec Mercredi Addams) ainsi que le second (avec Oscar Wilde) en attendant. 

Le podcast du troisième épisode sera disponible très bientôt !

 

Dialogue with Bloody Mary & Oscar Wilde

THE IMPORTANCE OF BEING A GHOST 

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Second Épisode : Échec et Mat contre Oscar Wilde 

La scène se déroule à Chelsea dans la bibliothèque du 16, Tite Street, la résidence du couple Wilde. La pièce est sombre, de lourds rideaux occultent la lumière estivale venue frapper la baie vitrée. Une odeur de tabac sature l’air, imprégnant les livres et les meubles. Un enfant d’à peine deux ans joue assis dans le peu de lumière qui reste, ses soldats de plomb éparpillés sur un tapis persan.

CYRIL, imitant le bruit des combats : Bam ! Pan ! Pan ! Bam !

Le fantôme de Mary Stuart se faufile dans la pièce par la porte entrouverte, sans déranger le babillage du bambin qui, trop concentré, ne remarque même pas son apparition. Elle l’observe en silence, l’air triste de voir ce pauvre petit soldat, aux boucles brunes souples, si passionné par ce jeu dangereux.

MARY STUART, murmurant : S’il savait…

« Savoir quoi, Madame ? Je n’ai pas le plaisir de vous avoir invitée. Je m’étonne que John vous ait laissée entrer, sceptique comme il est. »

CYRIL, remarquant son père : Daid ! Daid !

Oscar Wilde se dirige vers son fils, l’embrassant sur le front avant de le prendre dans ses bras et de sortir de la pièce, lançant un clin d’œil au fantôme en signe d’à tout à l’heure. Pause. Il revient et invite Bloody Mary à s’asseoir sur l’un des fauteuils d’un geste vif de la main, laissant apparaître de belles manches rouges mettant en valeur son costume ajusté et original.

MARY : Étrange. Je vois que vous n’avez pas peur de moi…

OSCAR WILDE : Plus rien n’étonne un dandy, my Lady. Nous sommes au XIXe siècle, après tout, le siècle des monstres et des bizarreries. Même un imprésario vous sous-paierait pour vous exhiber dans une foire.

MARY : Vous êtes bien impertinent, Monsieur. Une Reine n’a rien à faire dans une foire.

OSCAR : Une Reine, peut-être, mais un fantôme, peut-être bien. Je peux vous présenter une bonne troupe, Madame, si vous voulez égayer votre vie immortelle.

MARY : Je ne suis pas venue jusqu’à Londres pour gagner ma vie mais pour perdre ce simulacre de vie qui court en moi.

OSCAR : Mais la vie est un simulacre, Madame, comme la mort. Voilà pourquoi jamais un dandy ne sortira de son flegme habituel pour un fantôme, même devant la mystérieuse Bloody Mary…

MARY, l’interrompant : Bloody Mary, c’est donc ainsi que vos contemporains m’appellent toujours. Époque dépravée. Je n’aime guère les Victoriens !

OSCAR : Moi non plus, Madame. Ils sont d’un ennui mortel, sans vouloir vous offenser.

MARY, résignée : Oh, je ne connais pas la mort. Je n’y ai pas goûté. c’est le sort des fantômes. Oui, la mort. La mort doit être si belle. Reposer doucement en terre avec l’herbe au-dessus de sa tête et écouter le silence. Ni hier, ni demain pour elle. Oublier le temps, oublier la vie, être en paix. Seule la clé des portes de la demeure de la Mort me manquent…

Oscar Wilde sort un carnet ouvragé de sa poche et y note machinalement et longuement quelque chose, comme inspiré par ce que Mary vient de dire.

MARY : J’avais oublié cette manie des écrivaillons quand l’inspiration vous prend. Allez-vous écrire un roman sur moi ?

OSCAR : Qui sait ? Mais j’ai bien peur que les histoires de fantômes soient complètement démodées. Silence. Il se lève et sort d’un tiroir secret sa pipe et sa boîte à tabac. Ma femme déteste me voir fumer. Cela vous incommode-t-il si je… ?

MARY : Les fantômes ne sentent rien, vous pouvez vous enfumer les poumons sans risque.

OSCAR, allumant nonchalamment sa pipe : Je suis déçu, j’imaginais Mary Stuart moins conciliante. On a peine à croire que vous ayez tué tous ces Protestants de sang froid.

MARY, piquée au vif : Croyez-vous que je n’aie pas été assez punie pour mes crimes ? Une vie éternelle dans cette enveloppe fantasmatique tempère les caractères les plus passionnés.

OSCAR : Ah, l’ennui. Un dandy n’a rien à vous envier, donc. Que diriez-vous d’une partie d’échecs ? Jouer contre une morte a quelque chose de scandaleux qui n’est pas pour me déplaire.

MARY : On ne vous a donc jamais appris à ne pas jouer avec la Mort ?

OSCAR, d’un rire cynique : Allez dire ça à Constance, elle s’est entichée d’un spirite dernièrement. Jouons, si vous le voulez bien, Madame.

MARY : Soit, je n’y ai plus joué depuis une éternité. Silence. Voyons si vous êtes meilleur que ce cher Marlowe.

OSCAR, les yeux brillants : Je dois feindre l’indifférence et vous demander si Shakespeare était aussi bon joueur.

MARY : Loin de là. Christopher l’a toujours surpassé.

Oscar dévisage un instant la dame fantôme à travers une volute de fumée.

OSCAR : Il est toujours charmant de déceler une idylle vieille de trois siècles.

Un échiquier est posé sur la table basse entre les deux fauteuils. Oscar avance un pion. Tout le reste de la conversation a lieu pendant que l’écrivain et le spectre disputent leur partie.

OSCAR : Dites-moi, ma chère, quelle est votre principale occupation ? Est-ce une habitude de jouer la muse chez tous les artistes chez qui vous vous introduisez ?

MARY : Je ne suis pas venue pour cela.

OSCAR : Non, je sais, « pour perdre ce simulacre de vie qui court en vous ». Navré de vous décevoir, mais nos spirites londoniens ne sont que des charlatans, j’en ai bien peur. Les tables tournantes ne le sont que parce que les adeptes sont trop exaltés pour les laisser immobiles.

MARY : Je ne m’attarderais pas trop sur le continent si je n’y trouve rien, de toute façon. (Elle assène un coup décisif.)

OSCAR : Partez d’abord vers le Nord de l’Angleterre, ma chère. Je gage qu’il existe dans les landes d’intéressants personnages qui n’attendent que de vous rencontrer. Vous voyagez dans le temps, n’est-ce pas ?

MARY : Comment le savez-vous ?

OSCAR : Il me semble que vous devinez des choses que j’ignore et que je ne suis pas certain de vouloir connaître. L’incertitude est l’un des plus grand charmes de l’existence.

MARY : Vendredi dernier, j’étais en compagnie d’une jeune fille qui vit deux siècles après vous. Elle aussi semblait me comprendre… sans pouvoir apporter de réponses.

OSCAR : Échec.

MARY : Vous êtes un joueur habile. Du moins le croyez-vous… Échec et mat.

Un silence. Oscar observe l’échiquier, puis Mary avec une franche admiration.

OSCAR : Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez battu Marlowe.

MARY, d’un ton badin : Je n’aime pas me vanter. (Elle se lève, imitée par Wilde.) Au revoir, Monsieur Wilde. Ce fut une rencontre fort plaisante.

OSCAR : Où irez-vous, désormais ?

MARY : Vers le Nord.

Elle passe à travers la porte d’entrée avant même qu’Oscar ait eu le temps de lui répondre.

OSCAR : Adieu, Bloody Mary.

Par-delà Londres et le temps, les deux spirites viennent d’entrer en possession d’un nouvel enregistrement. Surnaturel. Mary Stuart vient de franchir une nouvelle étape… et elles aussi.

Vendredi prochain (le 1e août), le troisième épisode avec un(e) nouvel(lle) invité(e) sera publié, révélant un peu plus les intentions de Bloody Mary et de ses deux spirites. Dû à un problème technique qui a retardé son enregistrement, retrouvez ce second épisode en podcast très bientôt ! 

L’épisode est disponible en podcast lu par Adeline Arénas (Lecture & Musique) : 

Dialogue with Bloody Mary & Mercredi Addams

BEAUCOUP DE QUESTIONS POUR RIEN 

mercredi addams

Premier Épisode : Tea Party avec Mercredi Addams

Mary Stuart repose délicatement sa tasse et observe son invitée. La scène se passe dans le salon cosy d’un lugubre château perdu dans les Highlands. Par la fenêtre, on peut voir des nuages noirs. Quelque chose hurle dehors : un loup, peut-être. Probablement quelque chose de pire.

« Racontez-moi encore votre exécution. »

Le fantôme de l’ancienne reine fixe son invitée, assise de l’autre côté de la table. Treize ans tout au plus. Elle est vêtue d’une robe noire austère, à peine rehaussée par un col blanc. Ses cheveux noir corbeau sont divisés en deux tresses nouées avec une précision mathématique.

MERCREDI ADDAMS : Trois coups avant que le bourreau ne réussisse à vous tuer, c’est ça ?

MARY STUART : Il avait légèrement trop bu.

MERCREDI : Maintenant, expliquez-moi pourquoi en tant que fantôme, vous ne portez pas votre tête sous le bras comme n’importe quel autre spectre de décapité ?

MARY STUART : Ça n’est pas élégant. Je préfère la laisser posée sur mon cou. De plus, je ne cherche pas à effrayer qui que ce soit. J’invite des gens, je ne les chasse pas en… disons, leur apparaissant, prétendant chercher une tête qui va rouler jusqu’à leurs pieds au moment propice.

Mercredi hausse un sourcil.

MARY STUART : Vous pensez que je suis dépourvue d’humour.

MERCREDI : Nous n’avons pas le même, c’est certain. J’ai bien aimé le portrait de votre mari dans le hall d’entrée.

MARY STUART : Celui qui le montre dans son cercueil ?

MERCREDI : Celui-là.

MARY STUART : C’est mon préféré aussi. Il n’avait que seize ans et je lui ai survécu presque dix… C’est incroyable, quand j’y pense – nous étions si jeunes. Mais c’est moi qui suis censée vous poser des questions, Mercredi. Au moins pour satisfaire les deux spirites qui ont posé un magnétophone dans ce salon.

MERCREDI : Elles vous paient, j’espère ?

MARY STUART : Que ferais-je d’argent ? Je suis un fantôme ! Elles me publient. Elle font subsister ma mémoire. Être reconnue par un hurlement quand je visite le village voisin fait toujours plaisir. Donc, j’ai des questions pour vous.

MERCREDI : Je ne sais pas si j’ai envie de répondre à des questions.

MARY STUART : Vous avez donc treize ans, l’âge où l’on commence à penser à l’homicide avant la gaudriole.

MERCREDI : Les gens ont tendance à inverser ces deux valeurs.

MARY STUART : Votre homicide de prédilection ?

MERCREDI, une étincelle passe dans ses yeux : Vous commencez d’emblée par les sujets intéressants. Est-ce que vous allez arriver à faire durer cet entretien plus de deux minutes ?

MARY STUART, un brin angoissée : C’est ma première interview, si vous ne vous montrez pas un brin coopérative…

MERCREDI : L’arsenic. Selon les statistiques, le poison est la première arme meurtrière utilisée par les femmes. Navrée de vous décevoir.

MARY STUART : Le cliché qui vous agace le plus ?

MERCREDI : Les interviews en forme de portrait chinois. (silence) Vous avez préparé vos questions ?

MARY STUART, un peu dépitée : Oui.

MERCREDI : Ne le faite pas, la prochaine fois. Ou trouvez de meilleures questions. C’est un thé, pas une conférence de presse. Quelle est la chose que vous regrettez le plus de votre existence… humaine ?

MARY STUART : Ne pas avoir su manœuvrer pour envoyer la reine Elizabeth à ma place sur l’échafaud.

MERCREDI : Vous l’avez hantée ?

MARY STUART : Évidemment ! Elle n’a jamais rien remarqué : elle prenait des somnifères. Deux de ses gardes sont morts d’une attaque cardiaque en me voyant, un autre est entré dans les ordres, mais elle ? Rien du tout.

Mary se ressert une tasse de thé, en propose à Mercredi qui hoche lentement la tête pour en accepter une nouvelle. La dame fantôme sirote.

MARY STUART : Comment va votre frère, Mercredi ?

MERCREDI : Occupé à trouver de nouveaux moyens de me tuer, je suppose. Ou de faire sauter le château. Il aime fabriquer de nouveaux explosifs.

MARY STUART, anxieuse : Ce château ?

MERCREDI : Celui de mes parents, leur résidence d’été. Pugsley ne m’a pas suivie jusqu’ici.

MARY STUART : Et vos parents ?

MERCREDI : Probablement en train de trouver de nouveaux moyens de tuer les touristes qui voudraient habiter chez nous. (silence) Non, c’est plutôt une activité qu’ils me laissent. Ils doivent invoquer les morts avec Grand-Mère. Et Fétide est parti au Pérou étudier la fabrication des têtes réduites.

MARY STUART : Vous avez anticipé ma question.

MERCREDI : Je sais. Vous en avez d’autres ?

MARY STUART : Marchons plutôt en silence dans les couloirs, je suis un fantôme, après tout. Je ne peux supporter de rester trop longtemps immobile. J’ai gardé ça de ma vie passée.

Elles se lèvent et sortent du salon. Mary prend la main de Mercredi qui tressaille à peine au contact glacial. Elles regardent en silence les murs en ruine du château de l’immortelle reine d’Écosse. Elles atteignent finalement le haut du donjon, le Loch Leven à l’horizon noir encre.

MERCREDI : Quel merveilleux endroit pour un suicide. Pourquoi vous êtes-vous laissée exécuter par la Vierge ?

MARY STUART, lasse : Lassitude, je suppose. Ma mort est si loin, je ne sais même plus dans quel état d’esprit j’étais à ma mort ni pourquoi je suis restée ici, entre deux mondes.

MERCREDI : Ce n’est pas moi qui suis la clé. Je pose les questions, je suis trop jeune pour avoir encore des réponses. Qu’en disent vos spirites ?

MARY STUART, désespérée : Elles s’amusent avec moi, elles n’ont cure de mon sort, quoi qu’elles en disent.

MERCREDI, murmurant  : Chut, elles nous écoutent.

MARY STUART : Qu’elles écoutent, qu’elles notent mes paroles, les vôtres, je n’ai plus rien à cacher. Je dois seulement trouver quelqu’un qui ne me posera plus de questions. Qui pourra me répondre et me libérer, enfin.

La voix de Mary résonne dans l’obscurité, se réverbère sur l’eau par ondes jusqu’à atteindre les ondes du microphone plus loin encore. A des kilomètres du château de Loch Leven où erre à demi en vie la reine des Scots, deux spirites échangent un regard entendu. La prochaine expérience sera la bonne…

Retrouvez le nouvel épisode vendredi prochain, le 25 juillet 2014. Le mystère reste entier quant à l’identité du prochain invité de Bloody Mary… 

L’épisode est disponible en podcast lu par Adeline Arénas (Lecture & Musique) : 

 

Esprit, es-tu là ?

fb adeline dialogue ith bloody mary

Que le temps est délicieusement lugubre aujourd’hui ! Assez pour tenter une invention. (Sinon je me défenestre.)

Toujours aussi joyeuse, ma chère. Une fantôme n’aurait pas mieux dit…

Il y en a trois qui flottent actuellement autour de moi. Pas d’esprits frappeurs, Dieu merci. Peut-être les as-tu tous récupérés, pour une fois ? 3:)

 Je ne joue plus avec les esprits, tu es bien placée pour le savoir. Nevermore.

Mais avec Facebook, si. La question est : qu’est-ce qui est plus romantique, Facebook ou les pigeons voyageurs ?

 Si nos amis romantiques avaient connu Facebook, ils auraient peut-être mieux fini. Pour communiquer, quoi de mieux. Mais les fantômes n’ont pas Facebook.

Non, des tables Ouija. Ici, il pleut – ou peut s’en faut -, des fantômes volent et c’est un endroit totalement perdu. Avec des portraits accrochés un peu partout – voilà pour une description des lieux, puisqu’il en fallait une…

Les fantômes de qui, très chère ? Il faut toujours des personnages hors du commun pour une bonne histoire. Maudits, de préférence, avec “un passé” trouble et sombre.

Thomas Chatterton est passé – passe encore. Il te salue ! Maintenant, vu que nous sommes à l’âge dor où tout filtre, pour nos lecteurs gente dame, donne trois mots qui te décrivent.

Le nombre 3, forcément…

 

7, si tu préfères. (Le chiffre 7, forcément ?)

 

Non, va pour trois, plus symbolique. Féministe, bien sûr. J’aime les femmes fortes et les fantômes en sont bien pourvues. Anachronique, ensuite. Comme le TARDIS, je voyage d’une époque à une autre. Et enfin, cynico-optimiste. Parce que c’est compatible et que j’adore les contradictions. Your turn.

Télépathe, parce que j’entends ce que tu penses même à des kilomètres. Sérieusement. Trois mots. Je dois dire anachronique aussi parce que j’ai constamment l’impression d’avoir été jetée au mauvais endroit. Pour reprendre l’image du Tardis, c’est comme si le Docteur avait effacé ma mémoire avant de me catapulter là. J’ai des flash-backs du XIXème siècle. Passionnée – c’est un vrai cliché ou un cliché vrai. Et mystique. Les gens le disent donc ça doit être vrai.

Tu triches, ça fait quatre. Tu es peut-être la réincarnation d’une écrivain du XIXe. Mais cette petite liste ne nous dit pas pourquoi on est là. Les lecteurs aiment savoir où ils vont.

Chers lecteurs qui aimez savoir où vous allez, le blog suivant est parti d’un dilemme, une après-midi pluvieuse comme celle-ci. Ou une invention voyait le jour, ou une mort tragique arrivait. L’invention a prévalu.

Ami(e)s du tragique, bonjour. Mais promis, le projet qui suit sera drôle, même hanté de beaucoup de fantômes. Demandez à la famille Addams s’ils ne sont pas à mourir de rire !

Nous avons donc convoqué le fantôme de Mary Stuart. Ni plus ni moins. On parlait de châteaux hantés, puis la conversation en est venue à : à quoi ça ressemblerait si Mary Stuart prenait le thé avec des gens (morts) connus ? Ou des personnages. Qui peut dire si Bloody Mary était réelle ou pas, après tout ce temps ?

Un fantôme hante tous les mondes possibles, après tout.

 

Il y en a même un juste derrière toi, lecteur. Là, oui.

 

Tremble, pauvre fou. Toi qui entre ici, abandonne tout espoir, toute raison et toute sobriété parce que ça va swinguer.

Dans une autre vie, toi et moi faisons d’ailleurs partie d’un groupe de rock, ça doit jouer. Mais oui, ça va swinguer. Ce blog présente une websérie littéraire. Oui, tu as bien lu, lecteur. Parce qu’on aime inventer des choses et que ça, ça a rarement été fait. Peut-être jamais dans cette forme-là… Héhé. Bienvenue dans le château de Mary Stuart, qui à chaque épisode prendra le thé avec un(e) invité(e) différent. Mary, pas le château.

Bloody Mary aime bien s’inviter chez les gens aussi comme tous les fantômes. Mais tout commença dans son château, c’est certain. Une nuit d’orage, sinon, c’est pas marrant. Le tourisme nocturne, il n’y a que ça de vrai, non ?

Et ses invités sont, disons… particuliers. On a planqué un magnétophone et retranscrit leurs conversations.

Pour celles et ceux qui savent lire ou qui n’aiment pas les nouvelles technologies… Les autres pourront les écouter même dans les transports ou sur la plage. Vous rêviez d’un web-feuilleton de l’été, on l’a fait.

On l’a fait, oui. Ça se lit, ça s’écoute et ça se regarde aussi, puisqu’on a un tumblr spécialement créé pour accompagner vos lectures/écoutes/whatever.

Et une page Facebook parce qu’on capte le fantôme de Bloody Mary même sur les réseaux sociaux.

Ami lecteur, nous te laissons donc en compagnie de Bloody Mary. Enjoy the ride. (And your tea.)

Nox.

 

Adeline Arénas & Alexandra Bourdin se sont déconnectées. Vous pouvez suivre les aventures de Mary Stuart sur Facebook et sur Tumblr.